Berlin 1912-1932: de l’horreur de la guerre à la décadence


ART & HISTOIRE / lundi, janvier 14th, 2019


Les Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique accueillent du 5 octobre 2018 jusqu’au 27 janvier 2019 une exposition dédiée à l’évolution de l’art pictural à Berlin entre 1912 et 1932. L’exposition commence par une longue mise en contexte historique, qui nous rappelle les grandes dates de cette époque. Les années 1920 sont pour Berlin une période charnière, qui voit d’importants bouleversements sociaux, politiques et technologiques. 

Au début de cette période, l’art renvoie une image à la fois avant-gardiste de la métropole, qui se développe, mais en parallèle, les sujets abordés sont parfois lourds, en rapport avec la guerre. Ce thème restera une constante.

L’AVANT-GARDE BERLINOISE

L’arrivée de membres du collectif expressionniste Die Brücke, ayant quitté Dresde, ainsi que la fondation de la galerie Der Sturm par Herwarth Walden en 1912 sont deux moments importants dans le développement de Berlin comme ville artistique. L’expérience de la ville moderne, et de la guerre moderne ont de forts impacts sur le développement artistique.

Quelques exemples d’expressionnisme et de futurisme

L’illustration des horreurs de la guerre

La guerre est une source d’inspiration pour les artistes, comme le montrent les œuvres de Felixmüller, Ensor ou Käthe Kollwitz (ci-dessous). Cette-dernière, socialiste et pacifiste, perd son fils en Belgique pendant la guerre. Cette tragédie inspire l’artiste, qui illustrera à merveille la douleur et les horreurs qu’elle charrie.

Le développement d’une métropole berlinoise

Berlin se développe comme métropole, ce qui inspire fortement la sphère artistique.

UTOPIE ET RÉVOLUTION

Entre 1918 et 1922, au sortir de la guerre, c’est l’art oppositionnel qui se développe. En effet, en novembre 1918, la révolution éclate, qui mène à la fin de l’Empire allemand, et à la mise en place d’une République. Cette période de grande instabilité voit une forte division de l’élite politique. Dans la population, c’est le pacifisme qui se renforce, tout comme dans l’art. La recherche de l’internationalisme et d’expériences nouvelles offre un nouveau souffle à la sphère artistique berlinoise.

L’art oppositionnel et dénonciateur

Trois mouvements de développent:

  • Le dadaïsme
  • L’Arbeitsrat fur Kunst
  • Le Novembergruppe

Le dadaïsme, qui critique la révolution comme incapable de réellement renverser les anciens maîtres, toujours présents dans l’élite, développe un univers de contestation profonde, illustré parfaitement par l’utilisation du photomontage, tels que ceux de Raoul Haussmann.

La critique de l’autorité, et de l’engraissement des chefs tandis que le peuple souffre est l’objet de nombreuses œuvres, dont celle de Georges Grosz. Dans le même ordre d’idées, Otto Dix dénonce dans La galerie des glaces (ci-dessous), la jouissance des gradés, qui profitent de la vie au Cristal palace de Bruxelles, tandis que leurs hommes souffrent à l’extérieur. Cette oeuvre témoigne d’un profond antimilitarisme. Mais au-delà de la comparaison avec l’élite, le contexte de forte répression, de tensions politiques, de souffrances de la population est également illustrée par de nombreux artistes. La série L’Enfer de Brackmann témoigne de cette ambiance plus générale.

BERLIN, MÉTROPOLE MODERNE

Longtemps considérée comme sans identité, Berlin se pose pendant les années 1920 comme une jeune métropole dynamique. Les rapports entre individus, et de ceux-ci avec la société, se transforment. La consommation de masse et le développement des moyens de communication, en font décidément une métropole moderne, qui inspire les artistes.

Illustrations d’une métropole

La photographie se développe, ce qui permet au photomontage de devenir un moyen populaire de représenter la ville, comme dans Metropolis de Paul Citroën.

La « Neues Frau »

Berlin, ville moderne, devient la capitale de la « Neues Frau », la nouvelle femme. Libre, capable de vivre seule, elle devient un sujet pictural à part entière, notamment dans les œuvres de Jeanne Mammen.

Otto Dix illustre en outre également cette nouvelle femme, dans une forme de redéfinition des rôles sexués. L’homme, aussi maquillé que la femme nouvelle, est probablement un « taxi-boy » – hommes payés pour danser avec les femmes sans cavalier. Dix met ainsi en avant cette redéfinition des rapports entre hommes et femmes, symptôme d’une liberté accrue acquises par ces-dernières.

Splendeur et misère

La vie dans une métropole est chargée de contradictions: alors que les femmes se libèrent peu à peu, la ville reste celle des profiteurs de guerre, gras et bedonnants, à l’inverse du peuple, toujours en souffrance.

Mais la ville se modernise au fur et à mesure. Une nouvelle tendance architecturale se dessine, avec le concept du « Neuesbauen » (nouvelle construction), selon lequel les individus ont besoin de lumière, d’air et de soleil, pour prospérer. On assiste donc à un fort développement de l’architecture, et de grands ensembles.

Toujours est-il qu’en parallèle de ces développements, les artistes restent sensibles à la solitude urbaine.

CRISE ECONOMIQUE ET MENACE POLITIQUE

1929 est une année très marquante pour Berlin. Comme le reste du monde, c’est pour la ville le début d’une grande crise économique; mais c’est aussi l’année du Plan Young, du Congrès antifasciste, et de « mai sanglant ». La polarisation politique se renforce, avec la mise en place de mesures d’exceptions, et de décrets d’urgence… Dans la sphère artistique, cette tension donne lieu à la fois à des mises en garde et à des appels au retour à l’ordre.

Que ce soit chez Fuhrmann ou Naumann, l’art exprime désormais la menace qui plane sur la société allemande. Chez Naumann, la seule touche de légèreté est le groupe de danseuses; à côté de cela, tout dans son tableau évoque le culte de la force et le militarisme, alors qu’à l’époque la population est davantage pacifiste.

L’exposition « Berlin 1912-1932 » nous montre donc comment d’une avant-garde marquée par les horreurs de la guerre, se développe à Berlin des idées révolutionnaires et oppositionnelles, en même temps qu’une forme d’utopisme d’après-guerre… Tandis que la crise ramène l’art à des thèmes plus menaçants, qui préfigurent le chaos qui régnera ensuite.

J’encourage toute personne intéressée par les liens entre arts et histoire/politique, à aller visiter cette exposition. En mettant en relation le déroulement historique d’une période charnière de l’histoire allemande, et celui de l’art notamment l’expressionnisme, elle nous permet d’en ressortir avec des clés de compréhension de la production artistique. « Berlin 1912-1932 », c’est à la fois l’histoire du développement d’une métropole moderne, et celle de l’impuissance peut-être de l’artiste qui dépeint la réalité, face à des temps troublés.

Assez longue si explorée dans ses moindres détails, l’exposition est globalement bien faite. Comme dans la plupart des expositions d’art, le non-initié peut être un peu perdu face à des tableaux non-expliqués via l’audio guide, mais l’ensemble permet cependant à chacun de comprendre l’évolution générale à l’œuvre.

A découvrir jusqu’au 27 janvier 2019 au Musée des Beaux-Arts, rue de la Régence 3 (1000 – Bruxelles) – www.fine-arts-museum.be

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