L’émotion esthétique, ou comment se redécouvrir grâce à la beauté


INSPIRATION / lundi, mars 18th, 2019

Lorsque nous sommes face à une oeuvre d’art, musicale ou visuelle, qui nous plait, il arrive qu’on ressente cette impression soudaine que le monde s’arrête. On est pénétré d’une émotion forte, une sorte de transcendance, qui nous fait jusqu’à oublier tout autour.

Je suis assise dans la salle de cinéma, avec ma Marraine. Nous assistons à une représentation par écran interposé d’un opéra, qui se joue en réalité à des milliers de kilomètres, à New-York, au Met. Nous voyons le chef d’orchestre arriver, saluer le public et l’orchestre. Il ferme les yeux, tandis que la salle retient son souffle. Les premières notes résonnent dans le silence, tellement pures, puis rejointes par d’autres. Le moment est fabuleux, envoûtant. Je viens de vivre un moment d’émotion esthétique très puissant.

Quelques années plus, tôt, je suis dans ma chambre, adolescente, en train de terminer le premier d’une longue série de livres d’Emile Zola. Je frissonne de ces dernières lignes: « Des hommes poussaient, une armée noire, vengeresse, qui germait lentement dans les sillons, grandissant pour les récoltes du siècle futur, et dont la germination allait faire bientôt éclater la terre ». Ces derniers mots de Germinal résonnent en moi; je reste quelques secondes les yeux fermés avant de fermer religieusement l’ouvrage. Quelle beauté.

Nous avons tous éprouvés des moments d’émotion esthétique – plus ou moins forts. Ces deux exemples sont mes plus fortes expériences, si profondes qu’elles me restent en mémoire avec précision. Mais il arrive souvent que face à la vie, la beauté d’une oeuvre d’art, voire même d’un paysage, nous emporte, et nous fassent oublier jusqu’à notre existence.

C’est de ce phénomène que le livre « Quand la beauté nous sauve », de Charles Pépin, tente d’analyser les causes, fondements, implications, et effets. En passant par Kant, Hegel, Freud et Platon, il aborde plusieurs points, en quatre chapitres.

  • « Entrevoir l’harmonie ». Au moment de vivre une expérience de plaisir esthétique, plus aucun critère ne peut réellement expliquer ce qui se passe en nous. Elle nous permet d’être en paix avec nous-mêmes en résolvant les conflits internes qui existent pourtant lorsqu’on se demande si c’est bon, bien ou vrai… face à la beauté, on ne peut ni argumenter réellement avec les autres, ni avec nous-mêmes. 
  • « Vivre du sens ». Au-delà de nous émouvoir, la beauté a le pouvoir de faire appel à des idées, des valeurs, du sens. Alors que la beauté ne nécessite pas de comprendre le contexte dans lequel une oeuvre est créée, celle-ci porte cependant en elle une symbolique à laquelle nous accédons par la beauté. S’ouvrir à la beauté, c’est ainsi considérer aussi les valeurs, les messages portés par les oeuvres, même si notre rationalité ne peut y adhérer
  • « Sublimer sa libido ». La beauté peut également être questionnée en termes de refoulement de nos pulsions agressives et sexuelles; tout comme l’œuvre peut permettre à l’artiste de canaliser ses sentiments, jusqu’au plus forts, elle agit sur le spectateur. Certaines pulsions, communes, et refoulées par la socialisation, sont ainsi sublimées, satisfaites par la beauté des formes. Parenthèses dans un monde rempli de normes réprimant les pulsions animales en chaque individu, les moments de plaisir esthétiques sont donc ce moment de réconciliation intérieure; où notre complexité interne est enfin adressée, sans être réduite.
  • « Accueillir le mystère ». La beauté est enfin une chance pour chacun d’accepter que tout ne peut pas être compris. Pourquoi sommes-nous émus par tel paysage, ou telle oeuvre? Il serait difficile de l’expliquer. C’est ainsi que l’expérience du plaisir esthétique est une occasion pour nous d’accepter le mystère, sans en être effrayé. Il s’agit donc en fait d’accepter que la question du sens ne se pose plus réellement, et être en paix avec cela. 

Voici en quelques lignes un résumé des grands points abordés par Charles Pépin dans son livre. Bien que le jargon philosophique ne soit pas apprécié de tous, et même si certaines théories peuvent être remises en question, il est intéressant de se poser les questions relatives à la beauté, et surtout ce qu’elle nous fait. L’on peut regretter que le dernier chapitre semble enlever aux précédents leur pertinence, en rappelant quelque part que l’expérience esthétique est avant tout ce que les adeptes de la méditation appelleront peut-être la « pleine conscience », le « in the now ». Il me semble cependant que le cheminement est intéressant à faire, de se demander ce qui se passe réellement en nous au moment d’expérimenter la beauté.

Derrière l’émotion ressentie à l’instant où le silence est brisé par la musique, ou celle des couleurs intenses d’une peinture remplie de la douleur de l’artiste, il y a toutes nos propres douleurs, nos recherches de sens, qui disparaissent, et laissent place à la transcendance. En mettant en harmonie toutes nos voix discordantes, la beauté nous sauve, en nous donnant une forme d’éternité. Nous ne faisons qu’un avec le monde, et acceptions sa – et notre – complexité. Nous acceptons également de ne pas tout comprendre, et nous remettons à cet instant de pure présence, dans toute son intensité. 

Paul Signac, Femme à l’ombrelle, 1893 – Musée d’Orsay, Paris

Référence: Charles PEPIN, « Quand la beauté nous sauve », Robert Laffont, 2013

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